Milena Gierke
 
 Dimanche 1er avril, 18h

Le travail de Milena Gierke prend place aux côtés des grands cinéastes contemporains de la description en Super-8 : Helga Fanderl en Allemagne, Gérard Courant, Sothean Nhieim et Xavier Baert en France. L'entreprise ne se subordonne d'ailleurs pas au choix d'un format, elle concerne aussi les œuvres de Jonas Mekas, le film collectif Jeunes Lumières ou Caminando de Caroline de Bendern, tournés en 16 mm. De quoi s'agit-il ? De l'essentiel : élire un motif, l'observer avec l'attention que requiert toute chose vivante mais dont le cours ordinaire de la vie nous prive et, ce faisant, nous rappeler à ce que nous sommes sur la terre. Cependant, là où tous les autres cinéastes cités procèdent de façon sérielle comme les frères Lumière, les films de Milena Gierke se distinguent par leur disparité : ce qu'elle perd sur le terrain de la rigueur descriptive, où se tiennent avec une puissance exemplaire Gérard Courant, Helga Fanderl ou Sothean Nhieim, elle le regagne du côté du tâtonnement, de l'exploration sans protocole fixe, de sorte que son travail restitue aussi ces mouvements si propres à la vie, l'hésitation, la pulsion, la diversité, le multiple, l'hétéroclite.

Là où par exemple Xavier Baert, plongé dans une Gay Pride parisienne, élit immédiatement un motif précis et s'attache à explorer de façon aimante, fascinée et documentée les mouvements de danse populaires (Danseurs à la Gay Pride 2000), Milena Gierke, assistant à la même cérémonie païenne à New York, capte tout et se laisse peu à peu séduire par la grâce et l'emportement d'une seule danseuse noire, dont la beauté finit par fixer le film (Aidswalk – Centralpark). Là où Sothean Nhieim décrira avec une grâce infinie en longs mouvements de caméra les circulations de formes, de lumières et de corps en quoi consiste la substance même d'un défilé (sa brillante série des Gay Prides, qu'il filme depuis qu'elles existent à Paris), Milena Gierke en quelque sorte part à la recherche de ce qui va l'appeler : lorsque d'incroyables travestis lui font signe, elle répond à leur désir en les filmant comme des stars tout droit sorties de Flaming Creatures ou de Blow Job et le film devient alors une sorte de sourire échangé (Wigstock).

Là où Helga Fanderl s'en tient toujours à la longueur d'une seule bobine de film pour décrire un motif, Milena Gierke laisse varier les durées, le caractère rassurant d'une détermination technique fait place à la labilité de l'instant. Si l'on montrait à la suite ces deux films admirables, Le Repas des guêpes de Helga Fanderl et Le Pressage des pommes de Milena Gierke, on trouverait un diptyque très complet sur les effets des puissances descriptives analogiques au cinéma : chez Helga, le traitement monumental du motif du verger renvoie directement à Poudovkine et au-delà à toute la tradition lyrique occidentale, dans un simple motif de pomme ou de fleurs l'artiste dégage la substance flamboyante, sublime et presque terrifiante de la nature aspirée par la mort et dont le suc redeviendra vie ; chez Milena, le pressage des pommes permet l'enregistrement de mouvements inattendus, d'une vibration chromatique, d'un envahissement perceptif qui ne renvoie qu'à ses propres qualités optiques et nous laisse libres de nos émotions. Or, celles-ci ne sont jamais si profondes que lorsqu'une parfaite simplicité, un minimalisme radical les mène au gouffre, comme dans Fremder Mann, « homme étranger », où le bref enregistrement des quelques pas aléatoires d'un vieil homme solitaire dans une rue allemande, dans la fulgurance de sa modestie, nous signifie exactement notre condition, non seulement étrangers sur la terre, comme l'ont raconté si bien les grandes fictions de Nicholas Ray, mais aussi totalement perdus.

Nicole Brenez

Temps II (Zeit II)
1991 • super-8 • couleur • sans son • 9 min
« Un bouquet de fleurs, un aquarium avec trois poissons rouges. Une bougie qui se consume, un téléviseur allumé. A côté du bureau, une chaise où je m'asseyais parfois pour manger ou lire. »

Pour Maria et moi (For Maria and Myself)
1997 • super-8 • couleur • sans son • 3 min
« Après un orage d'été qui arracha les feuilles des grands arbres, je suis allée nue avec la caméra dans une piscine gris-bleu. J'ai filmé ce qui était tombé dans l'eau, les feuilles qui flottaient, et je me suis filmée. »

Coquelicots II (Klatschmohn II)
1993 • super-8 • couleur • sans son • 3 min

Fenêtre (Balkonfenster)
1999 • super-8 • couleur • sans son • 3 min
« Devant une fenêtre, une feuille de plastique fonctionne comme un écran semi-transparent, se soulève et se rabat au gré du vent, découvrant et rendant abstrait un grand carrefour berlinois. Le travail de la caméra se combine à la vision de cette frontière sensible entre intérieur et extérieur. » (Hannes Schüpbach)

Jeux d'eau III (Wasserspiele III)
1999 • super-8 • couleur • sans son • 3 min
« Les rayons du soleil se reflètent dans l'eau. Grâce au zoom, ceux-ci deviennent une image abstraite, méditative et hypnotisante. »

Herbes (Gräser)
2000 • super-8 • couleur • sans son • 3 min
« Un grand champ de blé vert dans la brise d'été. J'observe les mouvements qui le parcourent : il devient vivant sous l'impulsion du vent. Il me fait penser à des vagues, à d'autres formes… »

Crapauds (Kröten)
1997 • super-8 • couleur • sans son • 6 min
« Avec ma caméra, je poursuis un rassemblement de crapauds dans un ruisseau. C'est la saison des amours et ils cherchent une partenaire. A travers l'eau qui coule, les crapauds sont parfois si déformés qu'ils deviennent méconnaissables. »

Rencontre (Bekanntschaft)
1995 • super-8 • noir et blanc • sans son • 3 min
« Il est tard, je prends mon petit déjeuner dans une cour intérieure. Le soleil est déjà haut dans le ciel. Les ombres qui se forment autour de moi me fascinent. Il y a aussi la présence de notre chat tigré avec sa nouvelle amie. Tous deux paressent comme moi, puis se mettent à se chamailler. » Jan Willem van Dam a dit de ce film : « D'habitude, je hais les films sur les chats, mais celui-ci me plaît beaucoup. »

Aidswalk, Central Park
1995 • super-8 • noir et blanc • sans son • 6 min
« A la fin d'une marche contre le sida, les participants se dispersent dans Central Park. Commence une fête agréable, avec un pique-nique et des concerts. J'observe l'humeur de ces gens complètement différents qui se sont rencontrés ici, dans cette chaleur, et qui se laissent peu à peu entraîner par la musique. J'observe en particulier une femme noire. »

L'Etranger I (Fremder Mann I)
1990 • super-8 • couleur • sans son • 1 min 30
« Un homme âgé marche lentement le long du trottoir. Je le filme, il ne s'en rend pas compte. Il est comme étranger à ce monde, entièrement replié sur lui-même. Soudain, sans raison apparente, il s'arrête. »

Arnulf Rainer
Peter Kubelka
1958-60 • 16 mm • noir et blanc • 6 min 30
« Je pense que Arnulf Rainer est le film le plus proche de l'essence du cinéma qui existe, parce qu'il emploie les éléments qui constituent le cinéma dans leur forme la plus radicale et la plus pure. C'est la lumière et l'absence de lumière, c'est le son et l'absence de son, et leur événement dans le temps. » (Dominique Noguez)

Schwechater
Peter Kubelka
1957-58 • 16 mm • couleur • 2 min
« Mes films donnent le plus grand plaisir à ceux qui les connaissent par cœur. Tous mes films peuvent être projetés plusieurs fois par séance. » (Peter Kubelka)