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Deux qualités du cinéma de Luc Moullet sautent d'emblée aux yeux. Tout d'abord, le
fait d'être hors normes, oeuvre d'un franc-tireur (mi-contrebandier, mi-résistant). Mais
encore, sa grande diversité, alternant courts et longs, en allant du documentaire au
western (oui : il l'a osé !).
A quoi s'ajoute une autre qualité globale et centrale, qui vaut pour l'oeuvre entière et
en constitue le coeur : mener une parodie critique de la société, aberrante, ainsi
qu'une radiographie clinique de l'humanité, insolite.
A sa façon, toute personnelle, fort heureusement. Une façon si singulière qu'elle
semble se rapprocher (mais sans aucune référence) rien moins que de Tati et de
Buñuel à la fois. En effet, Moullet parvient à conjuguer réalisme et sur-réalisme
(plutôt que surréalisme), littéralité et loufoquerie, approche d'entomologiste et pata-physique.
Evoquons rapidement les longs métrages. Certains relèvent plutôt d'un versant, et
certains plutôt de l'autre. Comme Anatomie d'un rapport (1975), auscultant jusqu'au
lit la relation des sexes, ou Genèse d'un repas (1978), suivant jusqu'au tiers-monde
la production d'aliments, côté constat clinique. Comme Une aventure de Billy le Kid
(1971), parodiant les clichés du western, côté fiction emphatique. Mais c'est bel et
bien sur la crête ou cime entre ces deux penchants que se tient essentiellement
l'oeuvre, et que réside sa haute spécificité. Ainsi dans La Comédie du travail (1987)
de même que dans Parpaillon (1992) où, dans un contexte documentarisant, Moullet
opère des fulgurances sur-réelles, qui cristallisent, transcendent ou transgressent
d'un coup l'ordre des choses.
Ceci vaut a fortiori, car en concentré, dans les courts métrages – format idéal pour
les démonstrations du Professeur Moullet. En effet, celui-ci part d'une assise
documentaire réaliste, de sujets ancrés dans le quotidien, d'expériences banales,
qu'il explore avec une rigueur méthodique quasiment scientifique, et parvient à
produire bientôt des échappées sur-réalistes, par effet de boule de neige et de
glissements de terrain.
Ainsi dans Ma première brasse (1981), où il analyse tel un laborantin sa phobie de
l'eau et de la nage, mais se permet d'apparaître comme le Christ sur son chemin de
croix menant à la mer. Ainsi encore dans Barres (1984), où il dresse une anthologie
de nos comportements face aux tourniquets du métro, allant des plus ordinaires aux
plus incongrus. Et dans Essai d'ouverture (1988), où il se confronte
systématiquement aux capsules récalcitrantes des bouteilles de Coca-Cola, allant
vers des méthodes d'ouverture de plus en plus insolites.
Bons vieux ressorts comiques, certes, que ces minorations (peur de l'eau, non-
maîtrise d'objets), et surtout que ces incongruités, avec effet de répétition et de
surenchère. Mais tout l'art de Moullet consiste à en traiter comme un logicien, et à les
collectionner comme un scientifique, avec un sérieux pince-sans-rire dont il ne se
départit pas – du jeu d'acteur retenu au commentaire pseudo-didactique (une
spécificité du Docteur Moullet), et du filmage au montage, sobrement efficaces.
Bonne vieille parodie critique de la société et de l'humanité, certes, que tout ceci.
Mais qui va du coup au-delà, dès lors que Moullet développe une pata-logique para-scientifique loufoque, mettant en jeu et en cause jusqu'au rationalisme même.
Un comportementalisme anthropologique, précis mais comique, qui vaut tout autant
dans L'Empire de Médor (1986), où des chiens subissent les tropismes de leurs
maîtres, et jusque dans Les Sièges de l'Alcazar (1989), où se mêlent attirance
physique et désaccords cinéphiliques entre un garçon des Cahiers et une fille de
Positif (oui : il l'a fait !).
Une géographie humaine et physique, exacte mais rigolarde, qui se déploie aussi
bien dans Aérroporrr d'Orrrrly (1990), face aux bruits d'avions, dans La Cabale des
Oursins (1991), face aux terrils de mines, ou dans Foix (1994), face à la ville la plus
« ringarde » de France.
En outre et enfin, à celui de cinéaste, Luc Moullet ajoute d'autres dons. D'acteur
notamment (dans plusieurs de ses films et ailleurs), mais aussi de producteur
indépendant (pour Eustache ou Duras, entre autres). Comme de critique (à l'aurore
radieuse des Cahiers du cinéma), puis d'essayiste pointu (le seul qui ait su traiter de
la gestuelle d'acteurs). Qui dit mieux ?
Fabrice Revault d'Allonnes
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