Lipstick Tracts
par Emeric de Lastens

Armée d'une caméra super-8, de colle et de
ciseaux, une jeune cinéaste américaine
réalise dans sa chambre, penchée sur un patchwork
d'images hétéroclites, de revigorants pamphlets
visuels entremêlant found-footage, techniques d'animation
et interventions directes sur pellicule. C'est ainsi que Martha
Colburn, lors d'une des premières projections de ses films
en France, décrivait son travail, à la fois
spontané et méticuleux, ludique et
révolté. On l'imagine par ailleurs travaillant sur
fond de musique punk ou de poèmes « beat »
déclamés d'une voix éruptive, constituant
ensuite la bande sonore de ses films ; on l'imagine aussi
ciselant joyeusement les effigies de l'American Way of Live pour
les réinjecter, malaxées et
défigurées, dans ses collages. En effet, le
cinéma de Martha Colburn vise à desquamer
l'imagerie ordinaire, télévisuelle et publicitaire,
dévoilant les monstres sous les icônes, la violence
réelle sous le spectacle anesthésiant et ses
couleurs criardes. Un cinéma corrosif, au propre comme au
figuré.
A la question : « comment s'attaquer à
l'envahissement et à la pollution des
représentations dominantes ? », Martha Colburn
répond par le jeu, l'ironie et le détournement
à outrance. Ce qu'il y a d'étonnant (et de
détonnant), c'est qu'elle se soit
réappropriée avec une telle évidence et une
telle force d'interpellation des gestes dadaïstes
primordiaux, gestes d'un autre temps, qu'on croyait
révolus, dissous et (dés-)intégrés
dans les mass media.
La première fonction du collage consiste à
« littéraliser » visuellement
métaphores et slogans, afin de dénuder l'ordre
symbolique et sa propagande implicite. Ainsi, dans Light Off, la
juxtaposition d'images de fusées et de missiles à
celles de visages de pin-up puis de femmes nues et lascives,
révèle le sens phallique latent sous l'apologie de
la conquête spatiale. Poussant le procédé au
bout, Martha Colburn substitue un moment, un sexe à une
fusée. Autre exemple, pour déclarer que les
effigies publicitaires sont des vampires suçant notre
liberté, il suffit de graffiter sur leurs sourires
angéliques des canines proéminentes et de gratter
à l'encre rouge à l'emplacement de leurs yeux (Evil
of Dracula).
La deuxième fonction du collage, jubilatoire, est
tératologique. Ses films ne cessent d'hybrider tant les
images de natures différentes (photos de journaux,
affiches, images refilmées ou bandes
récupérées, dessins) que les figures,
humaines, animales ou mythologiques. Dans le bréviaire
insolite de Martha Colburn, on trouve ainsi des femmes-satellites
ou des femmes-girafes, ou encore des poules géantes qui
avalent des chats. Ces créatures improbables et
drolatiques, souvent défigurées (par scratchages ou
encres) dansant et se chamaillant sur l'écran, parfois
figées et flottantes comme des méduses ou des
spectres, parfois animées de saccades, comme des crabes ou
des marionnettes, poursuivent le même but que la poule
précédemment évoquée : dévorer
les autres, pour occuper seule l'image. Mais comme des
poupées russes, elles s'absorbent continuellement les unes
les autres. En fait, ce sont bien les images elles-mêmes,
prises de cannibalisme, qui se dévorent entre elles, comme
pour figurer la morale implicite de la fable que toutes ces
icônes nous susurrent.
Notre monde est peut-être malade de la
prolifération de toutes ces effigies. Elles, en tout cas,
sont intérieurement rongées, il s'agit de le
montrer. Ainsi, dans plusieurs de ses films, Martha Colburn
substitue une tête de mort (ou ce qui ressemble à
une sorte d'écorché) à un visage, ou fait
clignoter les deux, révélant la vraie nature de ces
êtres sous leur surface unidimensionnelle, rappelant en
cela They Live de John Carpenter, où les dominants
s'avèrent être des extraterrestres monstrueux
masquant leurs faces de cadavre au moyen d'une hypnose obtenue
par la télévision. On constatera que la
métaphore fictionnelle dénonçant la
soumission aux médias, s'expose littéralement chez
Martha Colburn.
Enfin, le travail de Martha Colburn s'inscrit formellement
dans une lignée remarquable. Outre les collages
dadaïstes, on peut citer les animations de Terry Gilliam
(servant d'intermèdes entre les sketchs des Monty Pythons)
pour les disproportions monstrueuses et le cycle de
dévoration, le Pop Art pour la reprise et
l'intensification plastique des images populaires, certains films
de Len Lye et Robert Breer pour le rythme débridé
de l'animation et la juxtaposition de différentes sources
d'images, et plus récemment Cécile Fontaine et
Johanna Vaude pour la violence des rapprochements et
l'expressivité des interventions sur pellicule.
Mais sans doute le cinéaste dont elle se rapproche le
plus, et dont elle est l'héritière putative, est
Stan Vanderbeek qui, dans les années 50-60, réalisa
plusieurs films basés sur le collage et l'animation, dont
un au moins, Breathdeath, est resté connu pour l'image de
la tête de Kennedy sur un corps dessiné et
caricaturé de squelette. Autre temps, autres mœurs,
autre effigie : dans There's a Pervert in Our Pool, parmi des
couples hybrides enlacés avec têtes de
célébrités (on reconnaît notamment
Woody Allen), surgit un Clinton radieux posé sur un corps
aseptisé de bodybuilder.
Martha Colburn, on l'aura compris, a sur les images le plus
gai des savoirs : l'authentique ironie de l'iconoclaste.
Autobiographie
par Martha Colburn
J'ai grandi au milieu des bois, dans une petite ferme, au sud
de la Pennsylvanie. Je passais mon temps à dessiner et
à sculpter certains de nos quatre vingt animaux dont
d'étranges tortues à deux têtes, dindes se
prenant pour des poules et opossum de compagnie... Cela explique
peut-être mon attirance pour les choses bizarres. Plus tard
j'ai reçu une bourse pour aller étudier à
l'Institut d'Art de l'Université du Maryland. Je suis
arrivée à Baltimore l'hystérique, ville
épouvantable et délicieuse à la fois. C'est
là que j'ai trouvé une boîte de vieux films
pédagogiques et une colleuse. Rentrée
immédiatement chez moi, j'ai commencé à
scratcher et à transformer image par image ces films puis
à les remonter pour en faire de nouveaux films.
Ensuite un ami m'a offert une caméra Super 8 et j'ai
continué à explorer le cinéma d'animation en
utilisant cette fois, mes propres pantins et collages. De
même, j'ai souvent utilisé la musique de mon groupe
The Dramatics pour la bande sonore de mes films (je peux jouer de
n'importe quel instrument : donnez-moi un violon et cling clang
je joue du violon!). The Dramatics, mon duo, a sorti six disques
dont j'ai fabriqué à la main (peintures et
collages), chacune des 5000 pochettes.
Depuis, mes films ont été projetés dans
des centaines d'endroits à travers le monde et je les ai
moi-même présentés en Europe, au Canada et
aux Etats-Unis.
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First Film In x-Tro
un film de Martha Colburn
Mélange d'un film à message
anti-tabac avec plusieurs autres films trouvés dans des
détritus. C'est une réadaptation caustique de films
ennuyeux et absurdes.
1994 16 mm 6
min
Found footage
n&b colorié puis remonté
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Feature Presentation
un film de Martha Colburn
Combinaison de chutes de vieux films de
Disney avec des bandes-annonces. L'instabilité et le chaos
s'insinuent dans le monde protégé de Disney.
1994 16 mm 6
min
Found footage
n&b colorié puis remonté
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