Jonas Mekas 1

Dimanche 7 avril, 20h15

Jonas Mekas

par Claude Rambaut

« Je ne peux filmer, et en quelque sorte promouvoir que ce que j'aime et admire. Je filme des enfants. Je filme l'amitié, que je considère comme essentiel, des hommes et des femmes autour d'une table en train de manger et de boire... Rien d'autre ne me paraît essentiel autour de moi en Amérique. » - Jonas Mekas

Jonas Mekas est né en Lituanie en 1922, au sein d'une famille d'agriculteurs. En 1944, son frère Adolfas et lui sont contraints de fuir leur pays envahi par l'Union Soviétique. Ils n'y reviendront que 27 ans plus tard. Enrôlés dans un camp de travail allemand, ils s'évadent et se cachent jusqu'à la fin de la guerre. Libérés, ils se retrouvent dans des camps de personnes déplacées jusqu'à leur exil forcé aux États-Unis.

Quand ils débarquent en octobre 1949 dans le port de New York, c'est pour aller travailler comme boulangers à Chicago, mais... « Restons ici, tout est ici. Voici New York. Voici le centre du monde. Ce serait idiot d'aller à Chicago alors que nous sommes à New York. »

C'est ainsi que va démarrer la « deuxième vie » de Jonas Mekas, celle de l'exilé involontaire dont le cinéma va devenir la patrie.

Durant les premières années, Jonas Mekas exerce toutes sortes de métiers en tant qu'ouvrier (confection, plomberie, nettoyage...), puis jusqu'en 1958 il est opérateur chez Graphic Studios. Il consacre tout son temps libre à se nourrir d'Art pour rattraper le temps « perdu » des années précédentes, continue d'écrire des poèmes ainsi que son journal intime, et commence les différentes activités qu'il ne cessera jamais d'exercer : cinéaste, critique et programmateur : « C'était dans ma nature de faire 100 choses en même temps et de travailler sur 100 niveaux ».

Impossible d'aborder l'œuvre de Jonas Mekas sans voir sa vie, tant les deux sont imbriquées, se nourrissant l'une de l'autre. Ce n'est pas tant l'intimité, dont Mekas ne laisse rien savoir, que sa manière d'être au monde et de penser le monde : un paysan qui se serait installé sur le pavé de New York et qui continuerait à regarder la terre comme s'il la voyait cachée derrière les désordres de la société moderne. Non pas qu'il juge ou critique, mais il observe et voit le monde avec à la fois exigence et bonté. Dureté de paysan qui sait ce qu'est de travailler la terre, âpreté de l'exilé, et générosité de l'homme qui aime voir derrière l'agressivité et la violence les moments de bonheur, les instants de grâce, de vérité, si fugaces soient-ils. Sa vie et ses films sont imprégnés de cet « être au monde » : exil, manque d'argent, pensée et culture dominantes, censure, dogme esthétique, rien ne l'arrête, il fait toujours face avec ténacité et intelligence.

Cinéphile sensible et pertinent, il se met à écrire sur le cinéma dès le début des années 50 et fonde la revue Film Culture en 1953. En 1958, il commence à tenir la chronique « Ciné-Journal » du Village Voice. Son engagement grandissant dans les années 50 en faveur du cinéma indépendant et d'avant-garde va le conduire à être au centre de la création de la Film-Makers' Cooperative. C'est la première initiative mondiale d'un regroupement de cinéastes pour la distribution indépendante et parallèle de leurs films. Le mouvement expérimental prend une ampleur considérable durant les années 60. Les problèmes liés à la conservation des films, à leur archivage, conduisent Jonas Mekas ainsi que Jerome Hill, P. Adams Sitney, Peter Kubelka et Stan Brakhage à créer l'Anthology Film Archives, la Cinémathèque du cinéma indépendant et d'avant garde. Car si Jonas Mekas ne fait pas de politique, sa manière de penser le cinéma est politique. Le cinéma doit être conçu dans une liberté complète et personne n'a le droit de contraindre un cinéaste de quelque manière que ce soit. La force de ses convictions l'amènera à projeter contre l'avis de la censure Flaming Creatures de Jack Smith et Un chant d'amour de Jean Genet. Pour cet acte courageux, il est incarcéré et condamné à un an de prison avec sursis.

Jonas Mekas est sur tous les fronts ; celui de l'amitié constitue l'une des bases fondatrices de sa vie. Peter Kubelka dit de lui : « il m'a appris l'amitié ». Toujours le paysan qui cultive sa vie et ses amis. Des amis comme une famille, une maison, un pays. Là où sont ses amis, il se sent chez lui. Toujours en exilé, il cherche à savoir où il se trouve dans cette quête de l'autre, de lui-même, de sa place. Pour retrouver le sens perdu ?

Son travail de cinéaste, plus que tout autre chose, lui donnera des réponses et lui permettra en grande partie de se reconstruire : «  Je suis une personne déplacée à la recherche de souvenirs  ».

Les premiers désirs cinématographiques de Jonas Mekas sont dirigés vers le cinéma classique : faire de « vrais » films comme à Hollywood ! Jonas et Adolfas achètent leur première caméra Bolex 16mm seulement 6 mois après leur arrivée sur le sol américain, avec l'idée de s'exercer à filmer. Jonas Mekas avoue cela dans un sourire qui dit tout. Au départ, il est inspiré par l'école documentaire du cinéma direct et commence par filmer ce qui l'entoure : la communauté lituanienne de Brooklyn, ses amis, New York, la vie tout simplement. C'est le début de son journal filmé, dont il fait parfois de petits films qu'il appelle News of the Day, films qu'il intégrera ultérieurement au montage de Lost Lost Lost. Ce n'est qu'en 1961 qu'il réalise avec peu de moyens son premier film, Guns of the Trees, un long métrage dans la lignée du groupe du Nouveau Cinéma américain dont il fait partie.

En 1964, il filme dans l'urgence The Brig, captation d'un spectacle donné par le Living Theater à la manière d'un documentaire de cinéma direct. Il dit de ce film qu'il s'agissait pour lui de questionner la réalité au cinéma. On pourrait effectivement croire que ce film est un vrai documentaire sur un entraînement de marines américains alors que c'est une représentation théâtrale...

Ses activités multiples l'empêchent de mener à bien des projets de longs métrages qui lui demanderaient des mois de travail. Alors il continue son journal filmé et tourne avec sa Bolex en fonction du temps qui lui est imparti, 1 minute ou 2 heures... : «  Bien, très bien - si je n'ai pas le temps de consacrer six ou sept mois à la réalisation d'un film, je ne vais pas m'en rendre malade, je vais filmer de courtes notes, jour après jour, chaque jour ». C'est ainsi qu'il accumule des heures d'images. Il ne sait pas encore, à ce moment-là, qu'il est déjà en train de filmer ce qui va réellement constituer la matière première de son œuvre, soit son journal filmé, qu'il transformera en «  Ciné-Journal  ». L'histoire commence le jour où il (re)découvre ces images qu'il a archivées année après année et comprend : « Je ne cessais de revenir aux mêmes sujets, aux mêmes images ou aux mêmes sources d'images. Par exemple, la neige... En étudiant ce que j'avais filmé et en y pensant, j'ai pris conscience de cette forme de film journal et, bien sûr, cela a commencé à affecter ma manière de filmer  ». Ses sujets sont effectivement souvent les mêmes : l'enfance, l'exil, les amis, les saisons, la nature, le cinéma. Au début, il pense n'avoir filmé que la surface des choses et va s'appliquer à mettre plus de lui-même dans ses plans.

Paradoxalement, les images de la première période de sa vie à New York, qui s'étend de 1949 à 1963, ne deviendront le film Lost Lost Lost qu'en 1975, après Walden, le premier film à l'avoir consacré cinéaste. Walden - Diaries, notes and sketches est le premier opus du «  Ciné-Journal », dont Jonas Mekas est l'inventeur, et représente l'essence même de son cinéma. Documentaire, journal, poème et récit romanesque, ce film est emblématique par son innovation et les symboles qu'il représente, à la fois témoin de tout le mouvement d'avant-garde et de la contre-culture des années 60, et fruit direct de ceux-ci.

Jonas Mekas a enfin trouvé son cinéma et donc sa patrie.

Il dit à propos de Walden, « ce film raconte beaucoup sur moi, en fait beaucoup plus sur moi que sur la ville où je filme ». Mekas s'imprègne de ce qui l'entoure : «  Chaque sujet, chaque réalité, chaque émotion déteint sur le style avec lequel je filme ». Observation, contemplation, méditation, voilà les maîtres mots de son cinéma fait du quotidien, des petits détails inspiré par la Culture Beat. Il dit ne pas être un cinéaste, mais un filmeur, « c'est ma nature d'enregistrer tout ce qui se passe près de moi ». Sa manière de filmer se modifie jour après jour. Il ne regarde même plus dans l'œilleton, sa caméra devenant un troisième œil dont il ne vérifie jamais ni la mise au point ni la luminosité. Filmer est devenu un automatisme à la manière d'un musicien avec son instrument. Il dit ne pas monter ses films mais plutôt enlever ce qui ne marche pas (travaillant avec de la pellicule inversible, il monte d'après l'original) et pratique au maximum le « tourner monter ». Ces plans tremblants, ces flous, ces changements de lumière, ces saccades, accélérations, plans hachés avec tout à coup des apaisements sont créés lors du filmage.

Il cherche l'essence du cinéma à la manière de l'esprit des frères Lumière, pour tout simplement capter la réalité, chose qu'il pense être presque impossible. Liée à cette quête de dépouillement et d'absolu -  retrouver des instants disparus, oubliés, des moments de bonheur, de vie - se développe une grammaire filmique formidablement élaborée. Des films construits en mouvements, en spirales créant des centaines d'émotions, d'impressions, de sensations qui s'enroulent en tous sens, des réminiscences, avec des niveaux de lectures toujours différents. Proust est là, mais c'est du cinéma. Romanesque et mélancolique, il capte le réel et l'englobe dans toutes ses contradictions et ses beautés. Ses films sont comme des filtres qui ne gardent que l'essentiel.

Avec les films de Jonas Mekas, on pénètre dans ce qui constitue l'une des œuvres les plus révolutionnaires du cinéma, au cœur d'un acte de création pur et ouvert. Jonas Mekas écrit et filme comme il vit et vit comme il filme. Sa démarche artistique radicale incarne une pensée précise et acérée sur ce que doit être le cinéma d'Art. C'est pourtant et certainement grâce à ces règles strictes que Jonas Mekas invente des films d'une liberté infinie. Il précise clairement qu'il ne fait pas des films pour le plus grand nombre parce que sinon il serait obliger d'uniformiser, d'affadir ses films tant sur le fond que sur la forme. Le cinéma underground mais aussi l'Art en général ne peuvent naître et exister que dans une indépendance complète. L'Artiste est celui qui voit et dit. Un jour, il sera peut-être entendu. Il travaille pour ce jour. Parce que la fonction même de l'Artiste est d'être en avance sur son temps.

Walden (Diaries, Notes & Sketches)
Walden (Diaries, Notes & Sketches)
un film de Jonas Mekas
« Depuis 1950, je n'ai cessé de tenir mon journal filmé. Je me promenais avec ma Bolex en réagissant à la réalité immédiate : situations, amis, New York, saisons. Certains jours, je tournais dix plans, d'autres jours dix secondes, d'autres dix minutes, ou bien je ne tournais rien... Walden contient le matériel tourné de 1964 à 1968 monté dans l'ordre chronologique. La bande-son utilise les sons enregistrés à la même époque : voix, métro, bruits de rues, un peu de Chopin (je suis un romantique) et d'autres sons, significatifs ou non. « Ce film étant ce qu'il est, c'est-à-dire une série de notes personnelles concernant des événements, des gens (des amis) et la Nature (les saisons) - l'Auteur n'en voudra pas au spectateur (il l'encourage presque) si celui-ci choisit de ne regarder que certaines parties du travail (film), selon le temps dont il dispose, selon ses préférences ou selon toutes autres bonnes raisons. Afin d'aider le spectateur en ce sens, particulièrement en cas de multiples « visionnages » (pardonnez à l'Auteur cette présomption), une table des matières est disponible, listant chaque scène et sa durée respective, bobine par bobine. Une note au début précise qu'il s'agit du premier brouillon des journaux. On peut alors se demander pourquoi l'Auteur tient-il à montrer cette copie non finie ou à moitié finie ? L'Auteur répond que, malgré l'état brut de certains sons et de certaines images, il y a - selon lui - suffisamment de matière pour intéresser certains amis et étrangers. Pour pouvoir passer à une seconde étape de perfectionnement, l'Auteur sentait qu'il lui fallait regarder de nombreuses fois la bande telle quelle afin de prendre du recul, d'où cette première version. Il y a une autre raison. Il y a quelques mois, l'Auteur vit soudainement sa chambre se remplir de fumée - il ne pouvait même plus voir les bobines de film - et c'est seulement par un hasard miraculeux que le feu cessa à côté, alors qu'il aurait sans cela, consumé cinq années de travail. C'est pour cette raison que l'Auteur se promit de faire tirer le plus vite possible une copie de son premier brouillon. Voici où il en est et il espère que certains d'entre vous apprécieront ce qu'ils verront. » - (Jonas Mekas, décembre 1969)
1969 16 mm couleur 180 min
Contact : Light Cone
Filmé en 1964-1968, monté en 1968-1969
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