L'élan du cœur : les films de Johanna Vaude
par Agathe Dreyfus
On dit communément qu'un artiste décline toute
sa vie la même « obsession », qui se retrouve
à travers ses œuvres de manière plastique ou
thématique. Bien sûr, il y a du vrai dans ce lieu
commun, mais il est vrai aussi que ces déclinaisons
peuvent être infiniment riches et variées.
Si l'on retrouve des « inquiétudes » et des
« touches » typiquement signées Johanna Vaude,
ses films restent bien distincts les uns des autres tout en
jouant le jeu des correspondances, la seule
« obsession » commune et visible à ce jour
serait pour moi l'élan du coeur.
Autoportrait et le monde (1997), le titre de son premier film
(en dehors de Bim bam scratch pfuiiiiii et Essai sur le corps
qu'elle considère encore comme des essais) positionne
déjà la cinéaste au poste avancé
d'observatrice du monde d'un point de vue artistique. A partir de
ce film, Johanna Vaude ne va avoir de cesse de vouloir partager
ses vues, ou plus précisément ses visions, avec
nous, spectateurs.
L'œil et le regard, déclinaison de
l'autoportrait, deviennent une figure centrale et
récurrente, l'expression d'une intériorité
partagée. Dans ses films, le regard propose mais n'impose
pas, le personnage regarde et observe dans un premier temps
(L'Œil sauvage et Notre Icare) pour ensuite partir plus
loin, vers un ailleurs qui nous pousse toujours vers le haut, le
regard s'ouvre et invite au-delà d'un simple point de vue
ou d'une simple prise de position. Ces autres mondes ne sont pas
simplement des lignes de fuite mais bien des chemins intimes que
tout le monde peut suivre s'il en a le désir.
Johanna Vaude n'expose pas de grandes théories sur la
liberté, son cinéma est bien plus impulsif et
émotionnel, libre et généreux, il touche au
désir et décline le motif de l'imaginaire salvateur
qui permet de dépasser notre condition d'homme social et
permet à celui-ci de s'élever, de se
libérer.
La plupart de ses films sont des mises en images de ses
propres rêves ou visions, c'est pourquoi l'imaginaire porte
en lui la clé de la créativité, de la
vie.
Dans L'Œil sauvage (1998), le voyage est
intérieur et profondément sentimental, lentement il
nous emmène dans un monde inconnu et profond, les couleurs
varient au rythme du tempo hypnotique. Dans Notre Icare (2001),
Johanna Vaude s'attaque à la violence du monde et l'oppose
à un imaginaire, salvateur bien sûr, mais avant tout
mythique et symbolique, on passe ici à un propos plus
politique. Ce film est parti d'un constat et d'une révolte
face à la violence gratuite et surtout à la
violence commercialisée qui mène à
l'extrême aux snuff movies (films clandestins qui montrent
la mort en direct souvent précédée de
tortures ou de viols). Pour illustrer son dégoût,
elle s'est servie de cassettes vidéo que l'on trouve dans
le commerce et qui enchaînent toutes les
monstruosités, accidents spectaculaires ou encore
exécutions. Bien sûr, le film n'a pas
été facile à faire, et bien que le montage
soit fulgurant, nous sommes tous à la place du personnage
principal qui subit. « Etre arrivé à
consommer de telles images signifie que nous sommes
arrivés au bout d'un imaginaire qui s'appauvrit, c'est un
cri, c'est désespérant. Icare est une proposition,
je m'adresse à notre intimité car je souhaite que
celui qui regarde se sente investi, mon film est
idéaliste, bien sûr, mais je veux parler à
chacun de nous et de chacun à tout le monde, ensemble. Je
sais bien que je ne vais pas changer le monde, mais je donne ce
que je peux. Je lui dis simplement : élève-toi, on
est quand même mieux que ça ! »
La structure du film est très simple, il y a trois
parties bien distinctes, mais le propos reste ambigu :
« ...à la fin on revient au personnage réel
car je ne sépare pas ce dont on rêve et ce que l'on
peut rendre réel, matérialiser. Je voulais faire
resurgir au spectateur ce qu'il avait vécu au
début, je voulais savoir ce que le spectateur avait
ramené de ce voyage. Je ne montre pas si Icare chute ou
pas, et c'est volontaire. Soit le spectateur l'analyse comme on
lui a appris : Icare chute ; soit il le voit autrement, et c'est
mon espoir »
Depuis Notre Icare (2001) Johanna Vaude a
réalisé deux films, Triptyque : She's gone away
(2001), entièrement en vidéo, et Samouraï
(2002), qui mélange super-8 et vidéo.
Jusqu'à maintenant, elle réalisait ses films
uniquement en Super-8 (avec gonflage dans un deuxième
temps) en intervenant directement sur la pellicule avec des
encres. Le point commun de tous reste la musique, une musique
électronique dont elle s'inspire depuis toujours.
L'utilisation de la vidéo est totalement nouvelle dans sa
filmographie, Triptyque : She's Gone Away (2001) est un essai
brillant qui utilise les effets de manière empirique et
foisonnante. Le film est divisé en trois parties et
chacune utilise la vidéo de manière
singulière : colorimétrie, surimpression, effets de
matière (proche du grain du film). Ici encore, Johanna
Vaude revient à l'autoportrait, dans les trois parties
elle se « met en scène » et fait lien, non pas
comme une personne mais plus comme une figure récurrente
qui nous guide. Chacune des trois parties porte en
réalité un nom, qui n'apparaît pas dans le
film volontairement, mais qui a inspiré leur fabrication.
Ces intertitres : 1/ Les voix du passé, 2/ Aller
là-bas et 3/ L'éveil, confirment que la quête
de la spiritualité demeure une volonté constante
chez Johanna Vaude.
« Toujours combattre », le sous-titre de son
dernier film, Samouraï (2002), vient confirmer son
attachement au combat spirituel, en référence au
mythe du combattant fidèle et solitaire. Le regard d'un
enfant revient régulièrement protéger les
combattants et témoigner de leur pureté.
Tourné dans un premier temps en super-8 (refilmage) puis
retravaillé par ordinateur (le montage inter-images reste
un montage caméra), ce film confirme le talent de monteuse
de Johanna Vaude.
Plasticienne de formation, Johanna Vaude semble avoir
trouvé dans le cinéma-art son outil d'expression le
plus proche de son cœur, au sens du don, bien sûr,
mais aussi du rythme. On peut voir nettement dans deux de ces
films ce passage de l'un à l'autre sous forme d'hommage.
En 1999, lorsqu'elle réalise Totalité, elle utilise
encore des images en référence aux arts plastique :
Léonard de Vinci, les écorchés de
Vésale... Aujourd'hui, avec Samouraï, elle semble peu
à peu intégrer l'autre histoire, celle du
cinéma, en référence aux grands films
classiques asiatiques basés sur la gestuelle et le
mouvement.
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Autobiographie
par Johanna Vaude
L'école m'ennuyait... alors je pensais beaucoup... je
pouvais rester comme ça pendant des heures et laisser mon
esprit s'échapper.
Je ne faisais pas que rêvasser ainsi, heureusement...
Dès que je sortais des cours c'était la vie : je
dessinais, faisais du théâtre, inventais des
spectacles avec mes amis, faisais du sport, car le corps en
action avec la pensée étaient très important
pour moi. Je jouais de la musique, écoutais de plus en
plus mes rêves, les notais. Puis vers l'adolescence, des
poèmes me sont venus...
Je cherchais fiévreusement quelque chose, mais je ne
savais pas quoi.
Un jour, j'ai commencé à sentir une
caméra dans mon œil, mon regard enregistrait et
captait ce qui pouvait m'entourer. Je me suis mise à
filmer en vidéo, et faisais sans le savoir, un journal
filmé de mon adolescence. Puis, lorsque je suis
arrivée à la fac d'arts plastiques, je n'avais
qu'une idée en tête : pouvoir m'inscrire à un
cours où je puisse faire des films. Et le cours
proposé s'intitulait : « cinéma
expérimental ». Je ne comprenais pas ce terme (et ne
comprend toujours pas). Pourtant les films que j'ai vus ont
été une révélation pour moi, et
surtout une évidence. Il était naturel qu'un
cinéma libre et spontané existe... ce n'est pas une
chose exceptionnelle en soi, quoi de plus évident que de
vouloir dessiner ou chanter tout de suite sans demander de
permission, que le jet sorte purement et simplement de soi.
J'ai trouvé dans ce médium la résonance
de ce que je cherchais : pouvoir réunir toutes les
pratiques et émotions qui m'habitaient, et pouvoir
traduire mes visions.
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L'Œil sauvage
un film de Johanna Vaude
L'autre regard, tourné à
l'intérieur, vers les profondeurs...
1998 super-8
14 min
Musique :
anonyme
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